L’argent et nos vies

Il y a quelques semaines ont été publiés les salaires des directeurs de caisses maladies en Suisse : A la louche entre 660 000 et 900 000 €. Alors que les assurés sont priés de passer à la caisse et qu’au parlement on fait l’autruche la pilule est difficile à avaler. Doit-on accepter dans une société démocratique que certains se remplissent les poches alors que le reste de la population galère à finir ses mois ? Le prophète Amos aurait estimé que non et Jésus, agitateur des sujets qui fâchent, va tout naturellement lui emboîter le pas et raconter cette histoire:

« En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Un homme riche avait un gérant qui lui fut dénoncé comme dilapidant ses biens. Il le convoqua et lui dit : ‘Qu’est-ce que j’apprends à ton sujet ? Rends-moi les comptes de ta gestion, car tu ne peux plus être mon gérant.’ Le gérant se dit en lui-même : ‘Que vais-je faire, puisque mon maître me retire la gestion ? Travailler la terre ? Je n’en ai pas la force. Mendier ? J’aurais honte. Je sais ce que je vais faire, pour qu’une fois renvoyé de ma gérance, des gens m’accueillent chez eux.’ Il fit alors venir, un par un, ceux qui avaient des dettes envers son maître. Il demanda au premier : ‘Combien dois-tu à mon maître ?’ Il répondit : ‘Cent barils d’huile.’ Le gérant lui dit : ‘Voici ton reçu ; vite, assieds-toi et écris cinquante.’ Puis il demanda à un autre : ‘Et toi, combien dois-tu ?’ Il répondit : ‘Cent sacs de blé.’ Le gérant lui dit : ‘Voici ton reçu, écris 80’. Le maître fit l’éloge de ce gérant malhonnête car il avait agi avec habileté ; en effet, les fils de ce monde sont plus habiles entre eux que les fils de la lumière. Eh bien moi, je vous le dis : Faites-vous des amis avec l’argent malhonnête, afin que, le jour où il ne sera plus là, ces amis vous accueillent dans les demeures éternelles…. Nul ne peut servir deux maîtres : ou bien il haïra l’un et aimera l’autre, ou bien il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’argent. » Luc 16, 1-13

Deux mots sur le contexte: Les élites de Jérusalem qui aimaient l’argent avaient raillé Jésus au sujet de ses fréquentations – le petit peuple pour faire court -. Jésus va leur répondre avec cette histoire qu’Andrey Mironov intitule « The Rascal, Jésus and Crashing Heaven’s gate ». A l’époque de Jésus les élites vivaient à Jérusalem et le petit peuple de paysans en Galilée, l’occupant Romain exigeait des paysans l’impôt en nature: huile, blé et vin, impôt qui les écrasait et qu’ils ne pouvaient payer. Les élites de Jérusalem affûtées comme le sont généralement les élites vinrent leur raconter: « Nous avancerons l’impôt que vous devez en échange d’un pourcentage de la récolte, bien entendu vous signerez la cession du titre de propriété au cas où vous ne pourriez pas fournir les quantités convenues… » 

Dans l’histoire notre administrateur/gérant est en mauvaise posture. Son superviseur lui a expliqué qu’il ne faisait pas assez de chiffre, et lui qui est sur le terrain parle à ces humbles fermiers qui le supplient. Ils font tout ce qu’ils peuvent sans réussir à fournir les quantités exigées et ils sont à bout.

Son maître affectueusement les appelle bouseux. « Peut-être devrait il venir dans les campagnes voir comment ça se passe… » pense t-il en lui-même.

« Pas assez motivé pour mériter son poste et leur expliquer ce qu’est la loi du marché à ces bouseux de paysans pense le propriétaire et ce bras-cassé d’administrateur je vais te le remplacer par un qui a la dent plus dure avec cette équipe de fainéants ! »

Notre intendant au bon coeur est donc congédié. Alors qu’il tourne et retourne sur son lit, ça lui tombe dessus. Il a passé ses meilleures années à risquer sa vie dans les campagnes de Galilée pour aller percevoir l’huile, le vin et les sacs de blé . Il repense à toutes les fois où il s’est retrouvé face à une fourche avec à son bout un paysan désespéré … Dans un sursaut de lucidité il se dit que ça suffit comme ça. Demain il change de camp et cette décision lui fait retrouver le sommeil.

« D’après le contrat de mon patron tu dois cent sacs de blé je crois… écris 80 et on n’en parle plus, voici ton reçu signé« . Peu à peu son réseau d’amis-ex-débiteurs.de-son-patron va « prendre une courbe ascendante » comme le disait son employeur. Il l’a vue lui l’injustice de ce système économique impitoyable qui étrangle les plus petits. Son coup de génie.. c’est simple: Mettre les relations avant le profit

Soyons clairs: ce n’est pas une gestion approximative que Jésus salue mais  l’inventivité du gérant qui va trouver une solution pour s’assurer un avenir. L’astuce consiste à user de l’argent comme d’un moyen et non comme un but.

Pour le Christ l’argent est un moyen par lequel nous pouvons améliorer le sort de notre prochain. Il me semblait que c’était l’objectif de l’économie, mais d’après ce que je lis ce n’est plus d’actualité. Cet enseignement du Christ est une critique acerbe de ce discours néolibéral qui ne jure que par le rendement, l’augmentation des marges et les bénéfices. La théorie du ruissellement n’est qu’une vaste plaisanterie aux yeux de Jésus.

Ce gestionnaire qu’il met en scène en a trop vu pour avaler ce discours débile.

La tendresse de Dieu est pour tous, pour l’élite qui se débrouille très bien sans lui, et ceux du milieu et du bas que ce gestionnaire au grand coeur va laisser souffler dans l’attente d’un successeur qui a pour ambition de faire carrière… Cette situation racontée par Jésus n’est pas très différente de ce qui se vit aujourd’hui dan le monde managérial dans lequel rendement et profits sont devenus les maîtres-mots.

Dans ce monde managérial des gens qui ont fait trois ans d’études universitaires expliquent d’un air doctement académique et clownesque que croissance et bénéfices sont des valeurs indépassables. Dans la réalité des petits paysans à nos portes se suicident chaque jour victimes de cette doctrine païenne néolibérale qui les conduit dans le mur. La position du Jésus de Nazareth n’est pas, cette risible pantalonnade du ruissellement, mais de la juste répartition.

Ce qui est sacré ce n’est ni la croissance ni l’économie mais l’être humain.

Au fond la conclusion de l’histoire de Jésus est simple: Le jour où nous consacrerons autant de matière grise à inventer la justice et le partage qu’à faire de l’argent, notre monde sera sauvé.

Richard Falo, pasteur

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