Vitale contestation

Cette fin d’année 2019 voit de nombreuses populations en colère investir la rue. De l’Algérie au Chili, du Liban à Hong Kong, des Gilets Jaunes à Extinction Rebellion la contestation sociale, politique ou économique se manifeste partout dans le monde. 

Elle dérange – et c’est son but — et sans elle nos sociétés et les systèmes d’organisation dans lesquels nous sommes insérés ne peuvent perdurer.  Les Eglises ne sont pas des lieux habituels de contestation, aux exceptions notables de celles appuyant les droits civiques, mouvements de la libération et défense des minorités. Bien souvent dans l’histoire elles ont évoqué la culture établie et les valeurs conservatrices, pour ne pas dire réactionnaires.  Quand c’est le cas on peut se demander ce qu’il est advenu dans la théologie qui les sous-tend de cet esprit contestataire hérité de la tradition prophétique et manifesté par le Christ. 

Pressentait-il la fin d’un système qui maintenait une caste aux commandes alors que la  la population se ruinait dans l’achat d’animaux destinés à l’abattage rituel ?  Voici l’histoire de Jésus renversant les tables de tous les opportunistes qui font commerce du sentiment religieux. Inutile de vous dire que j’adore !

 « La fête juive de la Pâque était proche et Jésus alla donc à Jérusalem . Dans le temple, il trouva des gens qui vendaient des boeufs, des moutons et des pigeons ; il trouva aussi des changeurs d’argent assis à leurs tables . Alors, il fit un fouet avec des cordes et les chassa tous hors du temple, avec leurs moutons et leurs boeufs ; il jeta par terre l’argent des changeurs en renversant leurs tables ; et il dit aux vendeurs de pigeons : « Enlevez tout cela d’ici ! Ne faites pas de la maison de mon Père une maison de commerce ! » 1 Jn. 2: 13-16

Jésus était prêt à confronter quiconque au nom de Dieu exploitait ou tirait avantage du sentiment religieux de ceux qui venaient chercher du réconfort auprès des autorités religieuses instituées.

Le Christ chassant les marchands, Nicolas Vleughels

Mais voilà l’histoire se complique…Quelques années plus tard alors que les apôtres dépositaires de son autorité sont aux commandes de la jeune communauté, ils vont être à leur tour confrontés à la contestation.  

L’épisode se trouve dans le livre des Actes des apôtres au chapitre 6: 1-7 et s’insère dans le récit prometteur de la jeune communauté chrétienne, les convertis s’y pressent et la prédication des apôtres y fait des miracles (Actes 2:42-47, 4:32-37). On y parle aussi de détournements d’argent (5:1-11), et de graves tensions internes entre Hébreux et Héllénistes qui vont forcer les apôtres à agir.  Le conflit porte sur la gestion de l’entraide aux plus faibles: 

Actes 6:1-7 En ce temps-là, alors que le nombre des disciples augmentait, les croyants de langue grecque se plaignirent de ceux qui parlaient l’hébreu : ils disaient que les veuves de leur groupe étaient négligées au moment où, chaque jour, on distribuait la nourriture . Les douze apôtres réunirent alors l’ensemble des disciples et leur dirent : « Il ne serait pas juste que nous cessions de prêcher la parole de Dieu pour nous occuper des repas  . C’est pourquoi, frères, choisissez parmi vous sept hommes de bonne réputation, remplis du Saint-Esprit et de sagesse, et nous les chargerons de ce travail.  Nous pourrons ainsi continuer à donner tout notre temps à la prière et à la tâche de la prédication. »  L’assemblée entière fut d’accord avec cette proposition. On choisit alors Étienne, homme rempli de foi et du Saint-Esprit, ainsi que Philippe, Procore, Nicanor, Timon, Parménas et Nicolas, d’Antioche, qui s’était autrefois converti à la religion juive. Puis on les présenta aux apôtres qui prièrent et posèrent les mains sur eux. La parole de Dieu se répandait de plus en plus. Le nombre des disciples augmentait beaucoup à Jérusalem et de très nombreux prêtres se soumettaient à la foi en Jésus.

Les croyant d’origine grecque — probablement ceux nés hors de Palestine — vinrent dénoncer une pratique discriminatoire dans l’aide apportée aux veuves et orphelins appartenant à leur groupe. Les convertis d’origine hébraïque constituaient le groupe majoritaire et c’est eux qui détenaient le pouvoir et se targuaient d’avoir une origine culturelle, géographique et raciale commune avec le Christ. La contestation devrait être prise au sérieux puisque la loi mosaïque stipulait l’obligation d’aide à la veuve et l’orphelin. 

Les apôtres pouvaient ignorer la grogne, renvoyer les plaignants à leurs condition de minorité, ou plus simplement édicter un décret interdisant les discriminations envers les veuves d’origine grecque.  Leur stratégie sera bien différente et curieusement assez proche de ce que la gestion de conflit moderne préconise. Ils  rassemblent tous les acteurs pour arriver à une décision commune qui consiste à: 

-Définir les rôles des uns et des autres, clarifiant les missions des différents acteurs. Les apôtres se consacreraient à la prédication alors qu’ils déléguaient à d’autres la solidarité et l’entraide. 

–  Opèrer une réappropriation du problème par les plaignants leur demandant de choisir eux-mêmes des responsables chargés d’organiser la mise en place d’un protocole plus équitable. 

Chose remarquable ces responsables de la diaconie portent tous des noms d’origine grecque, ils sont donc issus du groupe minoritaire qui avait porté la contestation. 

– Représentants du groupe majoritaire, ils ne vont ni fuir ni ignorer la contestation. Leur attitude pro-active va les pousser à entendre et accueillir la protestation pour tenter d’y répondre et la dépasser.

Le problème de surface identifié n’est que le symptome d’un problème bien plus fondamental qui est que le groupe majoritaire des croyants d’origine hébraïque, tire les ficelles  du pouvoir et s’octroie des avantages qui rappellent ceux qu’avait dénoncés Jésus.  Dans le groupe minoritaire couve un sentiment de colère, de discrimination et de dépossession. 

Les apôtres vont impliquer les porteurs de la contestation dans la recherche d’une solution recevable par tous, les obligeant à quitter une position victimaire, ils devront trouver eux-mêmes une manière équitable de distribuer l’aide aux plus faibles.

Les conflits qui couvent dans une société ou communauté peuvent selon l’attitude de ceux qui ont le pouvoir être force de transformation ou affecter durablement le vivre ensemble. Tout dépendra de la culture et du style de management du conflit qui habite le groupe dominant. Le conflit quand il est bien géré est occasion de renouveau, et comme illustré en Actes 6, le moyen par lequel une nouvelle dynamique peut émerger.  

Richard Falo

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